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Modifiée le 18/02/2015

Une audacieuse famille de mécréants
au Châtelet en 1733

Laboureur dans un champCela faisait longtemps que le sieur Rousseau, procureur fiscal en la paroisse du Châtelet-en-Brie recevait « journellement » des plaintes concernant de multiples méfaits commis par un certain Jean Pouléné, laboureur au « Savetteux » et contre sa femme, son fils et sa fille. Rappelons que sous l’Ancien Régime, parmi les vols, les menus larcins occupaient une large place dans nos campagnes : fruits, légumes, petits bois, chapardages entre voisins ; la justice se montrait indulgente. Ceci pouvait aussi être l’œuvre de vagabonds errants et vivant de rapines. Mais parfois, le vol pouvait être plus sévèrement puni. Au Châtelet, deux soldats en congé, réputés « pauvres fainéants et coquins » se livrèrent à un vol de moutons. Le fait d’appartenir à l’armée aggrava leur forfait et l’un d’eux fut condamné à un lourd châtiment corporel.

Le procureur, probablement inquiet de la situation, prit la ferme décision d’en avertir le sieur Guespereau, prévôt en cette même paroisse. Ce qu’il fit le 17 juin 1733.

Il s’avérait que la famille Poulené pillait sans état d’âme, non seulement les biens de leurs propres voisins, mais aussi ceux de la Seigneurie et de l’Eglise. Ils sévissaient soit la nuit, soit les jours de fête ou de grande messe lorsque les villageois, pour la plupart, s’absentaient pour se rendre aux offices ou se rassembler entre eux.

La situation devenue intolérable, il fallait que justice soit rendue.

Dès le 18 juin 1733 et jusque début juillet, seize hommes et femmes se présentèrent à l’auditoire du Châtelet pour y être entendus secrètement, en dehors des accusés. Parmi eux des victimes, mais aussi de simples témoins visuels.

Intéressons-nous aux témoignages de ces villageois.

Certains d’entre eux affirmèrent avoir surpris fréquemment lesdits Poulené chargés de fagots ramassés dans divers lieux, tel le bois de Vaux ou ceux de la marquise de Courtry, pour ensuite les emporter chez eux. Un témoin précisa même que ces fagots se composaient « de grosses rames de grosseur d’echallats ». On les vit aussi régulièrement abattre des baliveaux.

D’autres rencontrèrent ces malfrats, « nottamment les jours des grandes festes solenelles pendant les heures du Service divin », occupés à dérober du bois, propre à confectionner des ridelles de charrette.

 

(Archives départementales de Seine-et-Marne)

(Archives départementales de Seine-et-Marne)
(cote B 94)

 

Outre les vols de bois déjà conséquents, lesdits Poulené n’hésitaient pas après les moissons à
piller les gerbes et javelles de « bled » ou d’avoine dans les champs de leurs voisins proches, et ce, sans aucun scrupule.

Plusieurs villageois vinrent dénoncer ce type de larcin ou se plaindre d’en être les victimes.
Ces récoltes qui disparaissaient chaque année depuis quatre, cinq voire six ans leur portaient préjudice et entretenaient leur colère.

Ainsi une veuve aisée se vit-elle spoliée de plus de cinquante gerbes liées ou non en une nuit. Il arrivait de surcroît que lesdits Poulené aient l’audace de pénétrer avec effraction dans les bâtiments de ferme pour prélever les gerbes déjà engrangées par leurs propriétaires.

Plus grave encore, une fillette de dix ans, domestique de la veuve Bourdin, « laboureuse » de son état, témoigna « qu’étant dans un clos appartenant à la veuve Bourdin à garder des bestiaux elle vit deux particuliers charger des gerbes dans une charrette attelée à trois chevaux dont deux gris et un noir ». Pour la petite fille, ces gerbes s’apparentaient à des gerbes réservées à la dîme, car elles étaient éloignées les unes des autres. Mais l’enfant probablement craintive affirma ne point reconnaître les deux individus, ni savoir à qui appartenaient la charrette et les chevaux, tout en susurrant que ces bêtes ressemblaient à celles utilisées par ledit Poulené au cours de l’été. Forts de leur expérience, ces malfaiteurs savaient que les paysans attendaient le passage du préposé à la levée « des dixmes » pour rentrer leurs récoltes et ils profitaient de ce temps pour se servir. Une pratique bien rodée qu’ils appliquaient pour leurs propres récoltes.

En effet, une autre villageoise rapporta lors de son témoignage, que quelques années plus tôt, occupée à glaner après la moisson, elle vit ledit Courtizot, préposé à la levée de la dîme, officier dans un champ voisin. Pendant ce temps ledit Poulené et son fils se hâtaient d’enlever de leur propre champ les javelles non encore liées « sans en laisser ce qu’il en falloit pour la dixme » avant le passage dudit Courtizot.

 

(Archives départementales de Seine-et-Marne)
(cote B 94)

 

S’attaquer à la dîme relevait de l’acte sacrilège, car c’était bafouer les droits divins de l’Eglise. Mais la famille Poulené ne semblait pas craindre les foudres de Dieu.

Vols de bois, de productions agricoles, atteinte aux biens de l’Eglise… la liste est loin d’être close, car pour arrondir leur butin, ils se faisaient volontiers voleurs de poules. Plusieurs victimes se plaignirent d’avoir perdu « quantité de poules et poulets » et d’avoir vu maintes fois «  ledit Poulené faire étrangler lesdits poulets par son chien ». L’une d’entre elles se plaignit qu’on lui avait volé au cours de l’année dix huit pièces de volailles et que ledit Poulené jetait sans vergogne au milieu de la rue les dépouilles des volatiles qu’il avait tués. La veuve Bourdin «  laboureuse » dont nous avons déjà parlé, déplora que durant son absence, les vauriens entrèrent dans sa cave avec effraction et lui dérobèrent une grande quantité de vin tiré, ainsi que trente deux fromages valant chacun 50 « solz » et un grand moule.

Une autre fois, un charretier de Saveteux déposa qu’un dimanche « aux environs de la Saint Martin d’hiver », il aperçut ledit Poulené, un fusil à la main, tirer et abattre des pigeons appartenant à la Seigneurie du Châtelet ou à celle de la Borde.

S’attaquer aux pigeons seigneuriaux exposaient les contrevenants à de graves sanctions,
Apparemment, ledit Poulené ne semblait guère s’en soucier et ne souhaitait pas bouder les plaisirs de la chasse, alors strictement interdite aux roturiers.

 

(Archives départementales de Seine-et-Marne)
(cote B 94)
 

Et pour clore cette liste d’exactions, relatons qu’une nuit, lesdits Poulené en famille entreprirent de retirer tuiles et charpente d’une étable à vaches appartenant à l’un de leurs voisins. Ils en remplirent leur charrette et transportèrent « nuitamment » les matériaux jusqu’au Châtelet afin de les vendre à un certain François Croussy, charron de profession. Ce dernier, s’il n’était honnête, du moins fut-il prudent et refusa l’offre, au demeurant très compromettante pour lui. Jean Poulené exerçait la profession de laboureur.

Au XVIIIe siècle, le statut de laboureur représentait pour le petit paysan parti de rien, la première marche à gravir pour accéder peu à peu à une confortable aisance. Il n’était donc ni vagabond, ni voleur de grands chemins. Marié, père de deux enfants, domicilié à Saveteux, il occupait une place socialement reconnue au sein du village.

En outre, ce paysan possédait au moins un champ, trois chevaux et une charrette selon les propos recueillis auprès des témoins. Peut-être avait-il davantage de biens, rejoignant de ce fait la catégorie des riches laboureurs. Nous ne le savons pas.

Toutefois soulignons que les agents du fisc se montraient relativement voraces envers ce type de paysans qui devaient trop souvent se dépouiller pour payer la taille qu’on exigeait d’eux.
Quoiqu’il en soit, cela ne justifiait sans doute pas les vols pratiqués par lesdits Poulené, larcins qui s’avéraient très audacieux et exposaient leurs auteurs à de sévères condamnations.

Car à cette époque on ne plaisantait pas avec certains délits qualifiés d’« atrosses ».

Parmi ceux-ci, ceux remettant en cause l’autorité.

Il convient de distinguer ce qui se rattache à l’ordre religieux d’une part et aux biens des personnes d’autre part.

En matière de religion, le délit le plus commun consistait à blasphémer et jurer, à savoir, prononcer des paroles portant atteinte à Dieu, à la Vierge et aux Saints. Selon les circonstances et la gravité, le fautif pouvait encourir une peine allant de la simple amende jusqu’à la mort, en passant par des mutilations (langue percée ou coupée). A cette époque, le Roi représentait Dieu sur terre. Les curés étaient seuls habilités à enregistrer les baptêmes, mariages et sépultures. Un individu non baptisé n’avait pas d’état-civil, il n’existait pas. Si un mendiant inconnu au village mourait dans la rue, on recherchait sur lui des signes de catholicité, (présence d’une médaille pieuse ou d’un livre de prières), afin de lui assurer une sépulture. On ne vivait pas dans un village mais dans « une paroisse ».

En effet, chaque dimanche à la messe, le curé annonçait aux fidèles, les informations relatives à la vie religieuse ou émanant du pouvoir royal.

Les vols perpétrés dans les lieux sacrés (églises et autres lieux cultuels) étaient assimilés à des sacrilèges méritant les pires sanctions. C’est dans ce cadre que la famille Poulené se distingua en s’emparant outrageusement des gerbes réservées à l’Eglise. Visiblement il semblerait que lesdits Poulené n’aient point été les bons chrétiens que la société très catholicisée de l’Ancien Régime exigeait.

Il fallait une farouche détermination pour s’opposer aux principes divins et les violer.

En fait la famille Poulené se conduisit comme une bande de mécréants. Ce terme vient de « mécroire », celui qui ne croit plus ou n’a pas de religion. Le dictionnaire de l’Académie Française de 1762 définit le mot comme un « dénigrement, en parlant d’un chrétien qui ne croit point les dogmes de la religion et qu’on regarde comme un impie ».

Concernant les atteintes aux biens et à la propriété, nos quatre vauriens tenaient le haut du pavé avec arrogance. Il suffit de relire les témoignages et les préjudices causés à autrui et ce, durant plusieurs années : pillage de récoltes, vols de volailles, destruction d’arbres protégés tels les baliveaux, démontage de toit pour vendre charpente et tuiles.

De même, ils bravèrent l’autorité du Seigneur en abattant des pigeons lui appartenant. Face à ce déferlement de méfaits, la justice ne pouvait guère se montrer indulgente et une condamnation à un simple châtiment corporel nous semble fort improbable.

Car nous sommes ici face à des « vols aggravés ». Outre leur nature sacrilège, ils furent commis dans des circonstances aggravantes :

  • méfaits perpétrés à des heures indues, notamment la nuit pendant le sommeil des braves gens.
  • le dimanche matin au moment de la messe pour bénéficier de la tranquillité assurée par l’absence de leurs victimes.
  • par effraction pour dérober fromages, vin, blé, avoine…

Sacrilèges…impiété…vols aggravés… faisaient desdits Poulené de parfaits gibiers de potence.

Qu’en a t-il été du procès ?

Nous ne disposons d’aucun élément, mais nous pouvons supposer que les tribunaux leur infligèrent une lourde peine.

Les femmes encouraient plus rarement la peine capitale, d’autant que « la Coutume de Melun» interdisait la pendaison « aux fourches patibulaires » pour celles-ci.

En revanche, ladite Poulené risquait d’être battue et marquée au fer rouge d’un V signifiant « voleur » ou condamnée à être enfermée dans une maison de force. Ce n’était pas une prison mais une sorte d’hospice où l’on entassait les indésirables tels que repris de justice, mendiants, déments…

Quant aux hommes, la justice ne transigeait pas. Ledit Poulené risquait bien la pendaison ou la condamnation aux galères, réservée à la gent masculine.

 

(Extrait de la Coutume de Melun)
(Titre premier article 2)

 

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